Sarkozy ou l'ouverture en trompe-l'oeil, par Martine Aubry

Publié le par SDJ Cergy

LE MONDE | 24.08.07 | 14h46  •  Mis à jour le 24.08.07 | 14h46

Aubry.jpgSoyons francs. Il faut reconnaître que les premières heures de la présidence de Nicolas Sarkozy n'ont pas manqué d'allure. Composition du gouvernement, efforts déployés pour remettre l'Europe en marche, présidence de la commission des finances confiée à l'opposition, hommage rendu à Guy Môquet... A cela s'ajoute un président présent sur toutes les questions, et apparaissant proche des Français. Certains pouvaient même se prendre à rêver d'une présidence ouverte, moderne, et efficace face aux grands enjeux du moment.

 

Malheureusement, la réalité de la politique menée est tout autre, au cap des 100 jours. Nicolas Sarkozy n'a vu venir ni la crise financière ni le ralentissement brutal de l'économie française. Il a manifestement accordé des contreparties - douteuses, voire dangereuses : nucléaire civil, armement - à la libération des infirmières bulgares en Libye. Il a heurté nos amis africains par un discours d'un autre temps accusant "l'homme africain (de n'être) pas assez entré dans l'Histoire". Il agace sérieusement nos partenaires européens par sa récupération permanente du travail collectif. Le Conseil constitutionnel vient de censurer la rétroactivité de la déduction fiscale des intérêts d'emprunts. Le président de la République ne connaît-il pas la Constitution - ce qui est peu vraisemblable - ou bien a-t-il délibérément trompé les Français avant les élections ? L'hyperactivité tourne à la gesticulation, à la personnalisation, et à l'accumulation de fautes. M. Sarkozy, qui est un amateur de football, devrait savoir qu'un bon joueur n'est pas celui qui prend tous les ballons, mais celui qui distribue le jeu avec intelligence.

Au-delà de cette agitation frénétique, au-delà des mots et des slogans destinés à séduire le plus grand nombre, à travers les premières décisions de Nicolas Sarkozy et à travers les premières lois se dessine peu à peu l'homme qu'il est réellement et la politique qu'il mène effectivement. Comme le souligne un membre éminent de l'UMP, Claude Goasguen : "Paradoxalement, l'ouverture dans le discours s'accompagne d'un durcissement des positions de la droite sur tous les sujets." Ce qui frappe finalement, ce n'est pas la rupture tant annoncée, mais au contraire l'étonnante continuité avec les politiques menées par tous les gouvernements de droite depuis vingt ans, et leur accentuation. Or ces politiques sont inefficaces et injustes.

Inefficaces sur le plan économique parce qu'en aidant les ménages les plus aisés au lieu de donner du pouvoir d'achat à ceux qui en ont besoin, on dope l'épargne mais pas la croissance, et on néglige l'investissement, la recherche et donc la compétitivité. Les experts estiment que la croissance ne dépassera pas 1,8 % à 1,9 % et qu'elle ne sera guère meilleure en 2008. L'emploi et l'investissement sont en panne, la production industrielle recule, le déficit commercial est à un niveau record et la croissance s'est limitée à 0,3 % au second trimestre. La situation de la dette et des déficits est catastrophique et inquiète d'ailleurs nos partenaires européens.

Sur le plan de la sécurité, l'attitude de Nicolas Sarkozy est toujours la même. Des annonces et des mots forts, une surenchère législative qui ne règle rien. Nicolas Sarkozy a fait voter huit lois sur la sécurité au cours des cinq dernières années sans que cela n'enraye en rien la hausse des délits les plus graves, les violences faites aux personnes (+ 43 % depuis 2002 et depuis un an + 2,5 %). On aura beau empiler les lois, si les moyens ne suivent pas, les résultats ne seront pas là. Il manque par exemple 400 policiers à Lille pour que le travail puisse être fait correctement. Et voici qu'on nous annonce une nouvelle loi sur la récidive, dix jours après l'entrée en vigueur de la précédente, suite à l'affaire Evrard. La question n'est pas de transformer les médecins en juges décidant le placement en hôpitaux fermés après l'exécution de la peine - ce dont Pascal Clément a d'ailleurs lui-même souligné le caractère anticonstitutionnel -, mais d'organiser un traitement médical sérieux pendant l'exécution de la peine et un suivi post-carcéral renforcé. Pour cela, il faut plus de juges d'application des peines, plus de médecins coordonnateurs et plus de conseillers d'insertion et de probation, bref, plus de moyens humains et financiers pour la justice. Je ne suis pas choquée que Nicolas Sarkozy ait reçu le père d'Enis. Nous avons le devoir d'être auprès de nos concitoyens, tout particulièrement quand ils souffrent. Mais on ne prend pas de bonnes décisions en réagissant à chaud sur le perron de l'Elysée. Il faut une société de justice, une société efficace, et pas une société de vengeance sous le coup de l'émotion.

Quant aux deux mesures phares de la campagne de Nicolas Sarkozy, elles risquent fort de rater aussi leur cible. Prenons l'accession à la propriété, un objectif que nous ne pouvons que partager à condition qu'il ne se fasse pas au détriment de la construction de logements sociaux et de la résorption de l'habitat insalubre. La modicité de la réduction d'impôt (par exemple 24 euros mensuels pour un prêt de 120 000 euros à 5 % sur 20 ans, à comparer aux 836 euros de remboursement) ne changera rien aux difficultés actuelles. Que dire aussi du fameux "travailler plus pour gagner plus" ? Les déceptions seront lourdes, parce que, pour faire des heures supplémentaires, il faut que les employeurs en aient besoin et vous les confient, sachant d'ailleurs qu'ils peuvent vous les supprimer à tout moment. Mais, surtout, en rendant les embauches plus chères que les heures supplémentaires, Nicolas Sarkozy vient de porter un coup terrible à la lutte contre le chômage.

Plus encore, ce président qui se présente comme celui de tous les Français est l'auteur d'une politique injuste. Injuste parce que les baisses d'impôts profitent surtout aux entreprises et aux contribuables les plus aisés. Entre le bouclier fiscal, la baisse de l'ISF et celle des droits de succession, 6 milliards d'euros seront consacrés à une poignée de contribuables. Quelque 6 milliards d'euros d'un côté... et 25 millions de l'autre accordés à Martin Hirsch pour aider les millions de bénéficiaires du RMI et des autres minima sociaux qui reprennent un emploi. Et il faudra bien payer la facture fiscale, 13 milliards d'euros au total : d'où les franchises médicales à la rentrée et la hausse de TVA à l'automne comme l'avait fait Juppé en 1995. Ce sont là aussi les plus modestes qui vont trinquer.

Injuste, car c'est l'accès au droit pour chacun qui est remis en question : droit au travail avec l'abandon de la lutte contre le chômage et l'entêtement du président à vouloir généraliser sous forme de contrat unique le contrat nouvelles embauches (CNE), dont l'échec est pourtant avéré ; accès à l'éducation, avec la suppression de 11 000 postes à l'éducation nationale ; accès à la santé, avec les franchises médicales et la réduction des moyens de l'hôpital public ; politique en faveur des quartiers populaires, avec la réduction des subventions à toutes les associations qui y font pourtant un travail formidable.

Ouverture dans le style, la communication et les symboles. Fermeture dans les faits, quand la démocratie est fragilisée par une personnalisation excessive du pouvoir au détriment de la transparence vis-à-vis du Parlement comme des Français, fermeture quand les valeurs de la République sont oubliées par la partialité et l'injustice des décisions. Malgré l'habileté et l'assurance de notre président, une telle politique ne peut conduire qu'à des lendemains qui déchantent. Face à cette droite dure et décomplexée dans ses actes si ce n'est dans ses discours, notre devoir est d'affirmer une gauche forte, solide sur ses valeurs et percutante sur ses propositions. Force est de constater que ce n'est pas le cas aujourd'hui. Ne perdons pas notre temps dans des querelles de chapelles ou de générations. Nous avons besoin de toutes nos forces. La renaissance de la gauche est possible si nous cessons de parler chacun pour soi ou de nous interroger sur le nom de notre représentant à la prochaine élection présidentielle, et si nous nous mettons au travail pour dire aux Français ce que proposent les socialistes et la gauche.

Nos fondations sont solides, elles portent les valeurs nées du mouvement ouvrier et du mouvement humaniste des siècles passés, celles de la République dans sa véritable identité - Liberté, Egalité, Fraternité -, auxquelles nous ajoutons la justice, la solidarité et la laïcité. Ma conviction est que ces valeurs sont plus que jamais d'actualité dans une société qui doute d'elle-même et de son avenir et qui a peur des autres.

J'en appelle à une véritable renaissance de ces valeurs, condition de la renaissance de la gauche. Il nous faut écrire de nouveaux chapitres à notre histoire sans déchirer les précédents. Alors, bien sûr, les réponses d'aujourd'hui sont différentes. Elles doivent satisfaire aux attentes urgentes des Français (salaires, emploi, logement), tout en préparant l'avenir dans un contexte totalement nouveau, celui de la mondialisation, des nouvelles technologies, du choc démographique et du défi écologique.

Alors que la droite accroît l'individualisme, exacerbe les peurs et les divisions, nous devons proposer à chacun l'accès aux droits fondamentaux, une juste répartition des richesses, mais demander à tous le respect des règles et des autres, la responsabilité et même de la fraternité. Alors que la droite prône la réussite individuelle au détriment des autres et le règne de la loi du plus fort, nous devons convaincre les Français que l'aspiration à l'épanouissement individuel va de pair avec le progrès collectif.

La France sera plus forte si elle est plus juste. Il n'y a pas d'ordre sans justice, la justice qui doit être au coeur des projets de la gauche chez nous comme dans le monde.


 

Martine Aubry, maire (PS) de Lille

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